2019

La dictature linéaire
Introduction

Selon l’INSEE en 2016, trois quarts des personnes actives en France travaillaient dans le secteur tertiaire, soit environ 17,5 millions. Cette forme de travail, en grande partie basée sur la diffusion de l’information, des services et du commerce, est étroitement liée à l’apparition des T.I.C. (technologies de l’information et de la communication) qui ont bouleversé notre rapport au monde. Le monde occidental contemporain assiste en effet à un profond malaise au travail. La force comme outil de travail a été depuis longtemps supplantée par les machines, le cerveau aujourd’hui est en passe de le devenir également avec l’arrivée de l’intelligence artificielle. Ainsi, le travail se transforme, il devient réflexion, création et de moins en moins quantifiable. Un nouvel environnement de travail se dessine. Les travailleurs sont de plus en plus éloignés de la matérialité de leurs tâches. Les outils désormais nomades, permis par les T.I.C., engendrent un flou dans les temporalités et les espaces de travail. Ce nouvel écosystème est sujet à de nombreux questionnements sur notre manière de travailler.

« C’est ici qu’est tout le paradoxe de notre société contemporaine urbaine occidentale : l’être humain ne s’est jamais senti aussi libre, pourtant il est coordonné, régulé, synchronisé » Hartmut Rosa
D’après le sociologue Hartmut Rosa, une de ces « forces normatives », est notre rapport au temps. Le travail a depuis toujours été intimement lié au temps et à sa visualisation. Les civilisations ont créé de nombreux objets et technologies afin de le représenter et de rythmer le travail : calendrier, pointeuse, chronomètre… Aujourd’hui, les T.I.C. imposent une politique de l’instant et de l’urgence. Des pathologies propres à notre époque émergent comme le burn-out, véritable nouvel épuisement au travail devenu le « mal du siècle ».

Selon la sociologue et psychologue Nicole Aubert, nous faisons face à une absence totale de hiérarchie des actions et des besoins au travail. L’émiettement des tâches dans la production d’objet s’impose aujourd’hui dans les nouvelles formes de travail. En effet, les technologies exacerbent un enchaînement de microtâches répétitives potentiellement déconnectées les unes des autres. Celles-ci produisent dans notre esprit ce que Hartmut Rosa appelle un motif « bref/bref », comprenez activité brève, souvenir bref. Ainsi, selon le sociologue, une « famine temporelle » générale apparaît dans le monde du travail. Des formations sur la gestion du temps au travail apparaissent. Une multitude d’outils organisationnels sont entrés dans le monde professionnel pour ne plus subir ce sentiment d’accélération. Le besoin de nous approprier à nouveau le temps ne s’est jamais fait autant ressentir. Les moyens utilisés par l’Homme pour visualiser le temps jouent-ils un rôle sur la manière de travailler ? Les nouvelles formes de travail ont-elles trouvé leur moyen de représentation ?


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La dictature linéaire
L’histoire de l’urgence

Le cercle, les rythmes naturels


Pour mieux comprendre le sentiment d’accélération du temps ressentie dans la sphère professionnelle aujourd’hui, nous devons revenir en arrière et analyser l’évolution de la relation Homme/travail à travers les objets médiateurs du temps. En effet, la conception du temps au travail est intimement liée à l’activité de celui-ci, sa valeur, sa définition. Alvin Toffler, sociologue et futurologue, distingue 3 vagues distinctes de ce que l’Homme a pu nommer « travail ».

La première est celle de l’agriculture. Ici, le travail liait à l’origine une action à une richesse produite. L’Homme était en contact direct avec la matérialité de son travail et contraint par le rythme naturel des saisons. Divers objets sont alors développés par les civilisations à travers le monde, afin de comprendre et d’interpréter ces rythmes naturels. Toutes les cultures ont leur propre conception du passé, du présent et du futur. Mais on retrouve une constante majorité au début de l’histoire de la visualisation du temps, celle du temps cyclique.

Les premiers calendriers apparaissent presque simultanément dans le monde, chez les Mayas, les Incas ou encore les hindous, basés sur les rythmes cycliques naturels comme ceux du Soleil ou de la Lune. Leur forme est très souvent circulaire : le passé devient l’avenir, l’avenir devient le passé, le commencement est aussi la fin. La représentation d’une année en Égypte en est une bonne
illustration : celle-ci est symbolisée par un serpent qui se mord la queue. Ce symbole est appelé Ouroboros .

Cette visualisation cyclique du temps, extrêmement présente dans les cultures non occidentales, régit alors l’ensemble du travail. En -2670, le calendrier nilotique calendrier nilotique, considéré comme le premier calendrier solaire, est axé sur les fluctuations annuelles du Nil. Il régulait ainsi les travaux agricoles au cours de l’année. Les Égyptiens définissaient d’ailleurs une année comme « le temps nécessaire pour une récolte ». Cette conception circulaire du temps se justifiait dans les sociétés prémodernes. Il y avait peu d’innovations d’une génération à une autre et la richesse du travail provenait en grande partie de la terre.

La vie et le travail étaient donc régulés grâce aux rythmes naturels. Le temps est fractionné en semaine. En occident, l’ordre et l’étymologie des jours prennent leurs origines dans les 7 astres visibles à l’oeil nu depuis la Terre : le Soleil, la Lune, Mars, Jupiter, Saturne, Mercure et Venus (schéma de l’ordre des jours de la semaine d’après Joseph Juste Scaliger, 1583 Schéma de l’ordre des jours de la semaine d’après Joseph Juste Scaliger, 1583.).La création des premiers gnomons en Asie et des cadrans solaires au Moyen-Orient rend possible la division d’une journée en heure. Ces objets permettent de visualiser le temps déjà instantanément : leur conception étant intrinsèquement contrainte par les astres. En effet, c’est le rythme naturel du soleil et la luminosité qu’il dégage qui permettent de visualiser les heures.

Mais très vite, l’Homme cherche à visualiser le temps sans être contraint par les astres. Il invente des systèmes comme la clepsydre Clepsydre de Karnak ou les horloges à eau ; l’écoulement de l’eau symbolise alors celle du temps. Cette conception d’écoulement du temps mêlée à sa division de plus en plus précise, tendra petit à petit vers une tout autre visualisation du temps, notamment en Occident.


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L’histoire de l’urgence

La ligne, le progrès, le produit


En Occident, la conception du temps évolue rapidement vers une visualisation linéaire. Il est fractionné en passé, présent, futur. Cette représentation était déjà symbolisée en Grèce antique par Chronos, le dieu du temps, symbolique des douze heures du jour et de la nuit. Cette compréhension du temps de manière linéaire est très vite associée à celle du progrès qui s’est imposée au siècle des Lumières. En effet, avec l’invention de la machine à vapeur de James Watt en 1769 arrive une deuxième vague de travail selon Alvin Toffler. Il s’agit de celle de la productivité. Elle est liée à l’apparition de la machine et à la rationalisation des tâches. L’Homme collabore pour la première fois avec la machine, ou plutôt subit son rythme effréné comme en témoigne le film de Charlie Chaplin Les Temps Modernes. Le travail mute vers une production de masse, chaque travailleur, devenu ouvrier, est désigné à une tâche bien précise et doit l’effectuer le plus vite possible. Dans son livre Droit à la paresse, Paul Lafargue dénonce déjà en 1880 un rapport au temps de travail non approprié à l’Homme, vers toujours plus de profit et de rentabilité. Cette productivité du travail lie alors instantanément ce dernier au temps. En effet, l’ouvrier n’est plus force de travail (supplanté dès lors par la machine), en réalité ses tâches sont celles que la machine n’est pas encore capable de faire. La valeur du travail devient donc une valeur de temps. De fait, l’ouvrier voit son temps de travail s’écouler sur une journée. Grâce aux pointeuses Pointeuse , il sait combien d’heures successives il a passées à travailler. Le travail devient mesurable en temps. Nous sommes entrés dans l’Ère du calcul : celle du capitalisme.

« Le capitalisme c’est le calcul. C’est ce qui pose que tout est calculable. » Bernard Steigler
Le temps est une succession d’heures à laquelle une valeur d’argent est fixée. Travail = temps × (prix/heure). Dès lors, c’est ce calcul qui permet de récompenser le travail. Ainsi, plus le nombre d’heures à travailler est grand, plus la rémunération du travailleur le sera. Le rapport au temps est linéaire : les tâches se succèdent et le temps se cumule. De nombreuses technologies vont être développées afin de rendre la division du temps de plus en plus précise, comme le chronomètre, l’horloge atomique à césium. Le calcul du travail grâce au temps correspond donc à un âge du travail : celle de la productivité, qui engendre des produits.


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L’histoire de l’urgence

« Flux tendus »

En 1990 arrive la troisième vague, celle des T.I.C. qui transforment le travail devenant alors traitement et diffusion de l’information, des services et du commerce.
Ce travail est celui du « secteur tertiaire », c’est la plus importante source de travail aujourd’hui. En 2003, dans l’article Évolutions techniques et mutations du travail : émergence de nouveaux modèles d’activité, de la revue « Le travail humain », on trouve le rapport de l’accélération dans laquelle nous plonge les T.I.C. En effet, ces technologies ont engendré un processus de rationalisation
encore plus important que celui de la deuxième vague. On parle de « workflow » : automatisation des flux de travail. Dans ce système, le travailleur n’est plus affecté à une tâche précise, au contraire celle-ci se multiplie et peut être interchangeable. De nouvelles compétences sont nécessaires dues à la dématérialisation des tâches : savoir manier les abstractions, s’éloigner physiquement de son objet de travail. Les chercheurs soulignent donc dans cet article l’abstraction des tâches. Celles-ci ne sont plus visibles, elles deviennent « virtuelles » et « immatérielles ». En fait, cela signifie que presque toutes les opérations de travail deviennent mentales, car les actions des travailleurs ne portent plus directement sur des objets matériels, mais plutôt sur des données et du traitement d’informations.

Bien sûr, cela ne s’applique pas à tous les travaux présents dans le monde professionnel aujourd’hui. Mais pour la grande majorité, en particulier pour le travail de communication, de traitement de l’information, de finance ou de recherche, le travailleur a de moins en moins d’interaction directe sur son environnement. De plus, ces technologies parfois très complexes ont engendré un manque d’appropriation du travailleur. On perd alors la notion de ce que Adret appelle le « travail libre », c’est-à-dire un travail qui a un sens pour celui qui le fait. Aujourd’hui, on parle de « brown out » : il s’agit d’une prise de conscience de l’absurdité de son métier. Le travailleur se perd dans le flux intense de l’information et ne sait plus distinguer quel en est l’essentiel et sa valeur. La sociologue Nicole Aubert parle de « flux tendus » avec trois façons nouvelles de vivre le temps. D’abord l’instantanéité de l’information permise par les T.I.C. En découle ensuite l’immédiateté : la possibilité d’avoir une réponse dans l’instant rend le délai du résultat plus exigeant. Puisque c’est possible dans l’instant, nous le voulons tout de suite. Enfin l’urgence, qui est aujourd’hui indispensable dans un système de compétition économique basé sur le temps, souvenez-vous : temps = argent. Ainsi, la technologie permet de faire les choses plus vite. Dans le documentaire « Utilise ton temps » de Streetphilosphy diffusé sur Arte en 2018, le philosophe Jacob Schmidt parle d’une pression temporelle exacerbée. Il prend cet exemple simple du quotidien : « Quand nous écrivons un message, nous recevons une réponse plus rapidement qu’avant, par lettre. Nous faisons donc les choses plus rapidement et du même coup plus souvent. Cela crée davantage de pression temporelle, car nous essayons encore plus de gagner du temps. »

Prenons l’exemple d’un designer graphique. Dans le texte intitulé Outil (ou, le designer graphique face à la postproduction) d’Andrew Blauvet, publié dans l’Azimut 47, Travail, de l’École supérieure d’art et design de Saint-Étienne en 2017, l’auteur explique que le design graphique a été une des premières professions à être touchées par l’apparition des T.I.C. et de l’ordinateur personnel dans les années 1980. Qu’il s’agisse des techniques d’impression, des supports ou de la transmission de l’information, il est en effet très en lien avec les avancées technologiques. C’est donc un bon exemple afin de comprendre les changements intrinsèques au travail. En eff et, les techniques de travail manuelles (dessin, peinture, papier) et mécaniques (lithographie, gravure, typographie…) peuvent aujourd’hui être remplacées par les technologies du numérique (logiciels de dessin, support numérique, son, mouvement, interactivité), elles-mêmes rassemblées sur un seul et même outil : l’ordinateur. Le travail du designer graphique, s’il ne sort pas de cet outil, n’est donc plus tangible. Ce métier est aujourd’hui au coeur de l’instantanéité que les T.I.C. imposent : le Web est son média, le numérique est son outil.

De plus, le designer graphique solitaire du siècle dernier peut désormais intégrer une équipe, il constitue un des maillons de la chaîne de l’industrie de la communication. Il collabore avec ses collègues grâce à de puissants outils en ligne de visualisation du temps de travail : les plannings, diagrammes de PERT, Wrike, Jira, Trello , Googlecalendar… Ils servent notamment à planifier et organiser le travail d’équipe. Ainsi, dans cette troisième vague illustrée par le métier de designer graphique, la représentation du travail change. Entre-t-il dans une nouvelle représentation du temps ?